ETUDE DES ACTES DE MARIAGE DE L’ETAT CIVIL

DE LA REUNION DE 1848 A 1850

 

Travaux réalisés en 1999

Sources de renseignements : Etat civil des Archives Départementales

Etudes scientifiques : Monsieur Sudel FUMA

Historien chercheur – Docteur d’Etat – Maître de conférences

Les actes d’état civil de 1848 à 1850: une nouvelle source historique

pour aborder l’histoire de l’esclavage à La Réunion

 

Dans notre tentative pour comprendre le comportement des familles Réunionnaises après la proclamation de l’acte d’abolition de l’esclavage le 20 décembre 1848, nous avons utilisé une source d’archives jusqu’à ce jour ignorée par les chercheurs de La Réunion, - les actes d’état civil et notamment les actes de mariages – qui nous ont fourni des renseignements autres que ceux des archives classiques – presse, correspondances privées ou officielles, etc.…

Une des conséquences spectaculaires de l’abolition de l’esclavage a été l’augmentation considérable du nombre des mariages en l’espace d’une année, celle de l’émancipation, due à la possibilité légale pour les anciens esclaves de contracter un mariage au même titre que les anciens Libres, Blancs ou Affranchis d’avant l’abolition de l’esclavage. Ainsi, de 375 mariages civils en 1848 concernant les Libres, on passe à 2 453 mariages civils en 1849 ! (1)

 

Le nombre d’actes d’état-civil de la colonie a donc été multiplié par 7 en un an ! A ces 375 mariages de Libres, il faut certes ajouter 479 mariages religieux d’esclaves en 1848, conséquences de la campagne de moralisation religieuse soutenue par les autorités politiques qui voulaient préparer de cette façon l’émancipation des esclaves (2). Cela dit, les mariages religieux n’avaient rien d’officiel et étaient déconsidérés par les Blancs de la colonie (3). Comment donc expliquer le phénomène des mariages en 1848 ?

 

Une des raisons de l’augmentation du nombre de ces mariages dans la colonie après l’abolition de l’esclavage résulte du désir des Affranchis de s’intégrer dans la société coloniale et de jouir pleinement de leur statut d’hommes libres (4). La famille d’Affranchie, encouragée par le clergé et la politique gouvernementale, qui font cause commune, tend à se constituer progressivement. Néanmoins, cette famille existait déjà à l’état embryonnaire avant même l’abolition de l’esclavage. En pratique, si l’esclave pouvait se marier religieusement avant 1848, ce statut ne lui accordait aucun droit civil sur son foyer (5)

Avec l’émancipation de 1848, la famille va pouvoir se consolider et devenir plus stable qu’elle ne l’était dans le passé. En effet, des sociétés de secours mutuels se fondent, ayant pour objectif principal d’aider les Affranchis à se marier et à constituer une famille " en leur inculquant des habitudes d’ordre et d’économie " (6). Aussi les mariages d’aAfranchis vont-ils se multiplier dans les premières années de l’émancipation. On constate une progression considérable des mariages d’Affranchis dans les années 1849 et 1850.

 

 

 

 

 

Tableau du nombre des mariages religieux et civils des années 1848, 1849, 1850

Cette augmentation du nombre de mariages en 1849 s’explique par la possibilité juridique pour les nouveaux citoyens de pouvoir contracter un mariage civil. L’émancipation de 1848 avait fait disparaître les contraintes du Code Noir de 1685, publié dans l’Ile en 1723, qui avait été en application jusqu’en 1848. Auguste COCHIN avait déjà remarqué à l’époque ce phénomène des mariages suivi d’un grand nombre de légitimation d’enfants en 1849 (7). " Si " dit cet auteur de l’époque " les actes de mariages ont pu être une mode dans les premières années de l’émancipation, le mouvement a cependant duré " (8).

Notre analyse des registres d’état-civil confirme les observations d’Auguste COCHIN. En effet, sur les 4 316 mariages conclus dans cette période de deux ans après l’abolition de l’esclavage, nous avons recensé 4 289 reconnaissances d’enfants par les époux dont 3 570 enfants reconnus par les couples affranchis. 82 % des ces reconnaissances sont le fait d’anciens esclaves qui légitimaient une situation de concubinage préexistante et donnaient à leurs enfants un nouveau statut. Bien souvent, les enfants reconnus étaient âgés. Les tableaux et graphiques apportent une image précise du nombre de reconnaissances d’enfants naturels pour cette période.

Exemples de mariages avec reconnaissance d’enfants naturels

Commune de Saint Paul (9)

 

Registres

Année 1848

Actes d’état-civil

Feuille 1

 

Feuille 2

 

Feuille 4

 

Feuille 5

 

Feuille 9

 

Acte 163

 

Acte 164

 

Acte 166

 

Acte 171

 

Acte 127

Reconnaissance de 4 enfants par Hyppolyte Monteville

 

Reconnaissance d’une fille née en 1827 par Million Charlot

Reconnaissance d’un enfant né en 1847 par Médor Sarpédon et Héloïse Niclain

Reconnaissance d’une fille née en 1827 par Fougay Adonis et Résine Clarice

Reconnaissance de 3 enfants nés en 1837, 1841 et 1842

 

Quoi qu’il en soit, les mariages se contractaient en majorité entre Affranchis. Le souvenir de l’esclavage était trop récent pour qu’un brassage officiel d’ethnies par des contrats de mariages se réalisent dans les premières années de l’émancipation (10).

Les données d’état-civil montrent que les Affranchis se marient surtout entre eux – 76 % des mariages- et que la moyenne d’âge des couples affranchis est élevée.

 

La répartition des mariages en pourcentage

selon le statut social des époux et épouses en 1849 et 1850

Le brassage de ces groupes sociaux par mariage reste très faible en ce qui concerne les autres groupes qui arrivent dans l’Ile après le 20 décembre 1848. Les premiers Indiens immigrants, Indiens recrutés entre 1829 et 1832 et les Chinois entre 1843 et 1846, ne s’étaient pas fixés dans l’Ile (11). Il ne reste plus que 728 Chinois en 1848. Les Indiens et Africains qui constituent le groupe dominant des engagés emmenés à La Réunion à partir de 1849 ne se sont pas encore intégrés dans la société coloniale (12). Sur les 4 316 mariages des années 1849 et 1850 , 58 mariages d’Indiens ou d’Indiennes ont été comptabilisés, soit moins de 1 % du total des mariages…

Un seul Chinois, Tann Tchoungué, se marie avec une Affranchie, Pratique Pauline, née en Afrique (13). Les Indiens, en majorité des hommes, prennent pour épouses des femmes Réunionnaises d’origine affranchie… De même, les anciens Libres, groupe constitué pour l’essentiel de colons d’origine européenne et d’anciens Affranchis, continuent à se marier entre eux. 1,6 % de cette catégorie sociale s’est engagée dans un mariage avec un ancien esclave. Ce pourcentage doit être relativisé car souvent des anciens Affranchis de la période de la Monarchie de juillet légitimaient une liaison qu’ils avaient avec une ancienne esclave.

L’analyse des groupes sociaux concernés par les mariages nous apportent d’autres éléments d’information mettant en évidence la pluri- ethnicité de la population réunionnaise. En effet, l’étude des actes d’état-civil nous livre des données précises sur les lieux de naissances des couples. En 1849 et 1850, sur 4 316 mariages, 2 249 concernent des couples nés à La Réunion. 2 065 mariages, soit 47 % ont été réalisés avec au moins un partenaire dans un autre pays.

Lieux de naissance des mariés (14)

 

Le groupe ethnique né à l’extérieur de l’Ile le plus représenté vient d’Afrique : 1 556 Africains ou Africaines se sont mariés à La Réunion entre 1849 et 1850. Les mariages les plus nombreux se réalisent entre Africains et Africaines (444, soit 28,5 %), Africains et Réunionnaises (223, soit 14,3 %), Africains et femmes malgaches (104, soit 6,6 %), des Africaines et Réunionnais (99, soit 6,3 %)… Il n’y a aucun mariage entre Français et Africaines ou l’inverse entre 1849 et 1850.

 

Répartition des mariages par rapport au lieu de naissance

des époux sur un total de 4 316 actes de mariages

Les Malgaches arrivent en seconde position dans cette répartition par rapport au lieu de naissance. 787 personnes nées à Madagascar sont concernées par un mariage se déroulant à La Réunion en 1849 et 1850. 138 Malgaches parmi ce groupe ethnique se sont mariés entre eux, (soit 17,5 %), 211 avec des femmes Réunionnaises (soit 26,8%), 48 avec des Africaines (soit 6 %), 22 avec des Indo-mélanésiennes (soit 2,7 %)… Les femmes de Madagascar se marient surtout avec des Réunionnais, 124 mariages (soit 15,7 %) et des Africains, 104 mariages (soit 13,2 %)…

La troisième composante représentée dans ce tableau est celle des Indo-mélanésiens qui s’élèvent à 177 mariages. Les Malais se sont mariés avec des Réunionnais (35 mariages) et entre eux (23 mariages). Les femmes malaisiennes se sont beaucoup plus mariées que les hommes (110 mariages , soit 62 % des mariages de ce groupe).On recense 40 mariages de malaises et africains, 39 mariages de malaises et de Réunionnais, 22 mariages de malaises et de malgaches et 23 mariages entre malais…

Le mariage entre les occidentaux et les groupes sociaux nés dans l’Ile ou hors de l’Ile ne sont pas nombreux et n’arrivent qu’en quatrième position dans notre classement. Nous n’avons recensé que 84 mariages de Français ou de Françaises pour les années 1849 et 1850. Les Françaises se sont mariés avec des Réunionnaises (67 mariages, soit 79,7 %). 10 mariages seulement concernent des Français et des Française. Par contre, les mariages entre les Français et les autres composantes ethniques ne sont pas nombreux. Sur les 14 mariages recensés, 3 Françaises se sont unis à des Réunionnais et une Française à un autrichien.

Le groupe le plus nombreux à se marier (5 473 personnes), est celui des Réunionnais nés dans l’Ile, groupe qui se composent en majorité d’anciens esclaves et d’anciens Libres (les Affranchis d’avant 1848 et les Blancs). 3 154 mariages ont été recensés, dans lesquels se trouvent au moins un personne née à La Réunion, soit 71 % du total des mariages de ce groupe.

En ce qui concerne les composantes avec lesquelles les personnes nées à La Réunion s’unissent, les hommes, en majorité des Affranchis de 1848, se marient dans l’ordre avec des Malgaches (124 mariages), des Africaines (99 mariages), des Malaises (39 mariages).

Les femmes nées à La Réunion ont pris pour époux des Africains (223 mariages), des Malgaches (211 mariages), de Français (67 personnes appartenant au groupe d’anciens Libres), des Indiens (39) et des Malais (35)…

Parmi les minorités présentées dans le tableau des mariages, figurent quelques Mauriciens, Indiens et occidentaux… Les pourcentages concernant ces groupes sont peu significatifs. Il faut toutefois souligner la réalisation de 70 mariages où figurent au moins un Indien ou Indienne pour la période concernée. Sur ces 70 mariages, 39 ont été célébrés entre un Indien et un Réunionnaise (55 %), 8 entre Indien et une Malaise, 4 entre un Indien et une Africaine et seulement un mariage entre un Indien et une Réunionnaise… 9 Indiennes seulement se marient dans cette période dont 7 mariages avec des hommes nés à La Réunion.

Il faut signaler qu’en 1849 et 1850 le nombre de femmes immigrantes indiennes est encore peu élevé car les recruteurs d’immigrants engagés préfèrent emmener dans l’Ile des engagés de sexe masculin plus adaptés aux travaux agricoles (15). La minorité chinoise n’est pas concernée dans les actes de mariages… (17).

Les même données d’état-civil nous apportent d’autres informations quand on les analyse la répartition des mariages selon le groupe d’appartenance sociale. En effet, beaucoup d’Affranchis avaient été introduits à La Réunion au XIX e et étaient nés en Afrique ou à Madagascar. Le nombre de mariages concernant le groupe des Affranchis s’élève à 3 621 soit un nombre supérieur au nombre de mariages des personnes nés à La Réunion. 695 mariages (16,1%) pour les années 1849 1850 n’intègrent pas la composante affranchie ! Ces mariages sont en grande partie contractés par les anciens maîtres et très peu par les nouveaux immigrants. En comparant ce nombre de mariages obtenus pour les années 1849 et 1850 avec celui des registres d’état-civil de l’année 1848 (375 mariages de Libres), on remarquera que la moyenne annuelle des mariages d’anciens Libres est à peu près la même ! Or, comme le nombre d’immigrants français est très faible et qu’ils sont peu représentés dans le tableau des mariages, on peut affirmer que le nombre impressionnant de mariages réalisés en 1849 et 1850 s’explique par les mariages des Affranchis. 6 740 personnes qui se marient appartiennent aux groupes des Affranchis, contre 1 080 anciens Libres et 50 engagés immigrants…

 

L’étude des actes de mariages fournissent d’autres renseignements sur les familles réunionnaises des années 1849 et 1850. En effet, l’âge moyen des couples qui se marient varient selon leur groupe sociaux . Si les hommes, anciens Libres, se marient à 30 ans et les hommes affranchis à 37 ans, soit 7 ans de différence d’âge, les femmes affranchies se sont mariées à 35 ans et les femmes anciennes libres à 23 ans, soit 12 ans de différence ! La régularisation des situations de concubinage explique en grande partie l’important écart d’âge séparant les anciens Libres des nouveaux Affranchis. L’âge moyen des couples d’Affranchis est de 36 ans, celui des couples d’anciens Libres de 25 ans ! Le comportement des autres composantes ethniques est proche de celui des Affranchis. Le couple d’engagés se marie à 34 ans. Les Engagés et Affranchis qui se marient ont 39 ans de moyenne d’âge au moment de leur union (41 ans pour les hommes, 36 ans pour les femmes).

 

 

 

Age moyen des couples de Réunionnais qui

se marient en 1849 et 1850

 

Affranchies

Libres

Engagées

Statut non précisé

35,29

23,09

34,81

Affranchis

37,31

29,93

39,16

31,04

22,69

26,72

Libres

36,91

28,28

32,94

36,00

34,50

Engagés

41,77

33,00

39,94

20,33

29,43

Statut non précisé

39,93

26,00

32,65

 

En ce qui concerne les lieux de naissance des couples concernés par un mariage, on doit signaler la différence existant entre les hommes et les femmes. En effet, sur 4 316 mariages contractés, les hommes nés à La Réunion (2587) sont moins nombreux que les femmes (2908).

Par contre, les hommes nés en Afrique (983) sont plus nombreux que les femmes (563). Cette situation peut s’expliquer par la traite clandestine des années 1817-1848 qui a déporté beaucoup d’Africains à La Réunion (16). Le nombre de Malgaches hommes (395) et de Malgaches femmes (392) s’équilibre…

De même, il est possible de comprendre en partie les structures socio-économiques de l’Ile à partir des actes de mariage. En effet, le petit nombre de propriétaires recensés (4,5% pour les hommes et 1,3% pour les femmes) met en évidence une caractéristique de la société coloniale fondée sur l’économie agricole, et plus particulièrement la monoculture de la canne à sucre (18). Les ouvriers agricoles - engagés, immigrants ou Affranchis – sont les plus nombreux (59 % pour les hommes et 41% pour les femmes) 18% des femmes travaillent pour le compte de l’ancienne population " libre ".

Les actes d’état- civil permettent enfin de mesurer le niveau d’alphabétisation de la population réunionnaise en 1849. Sur 8 366 personnes qui se marient, concernées par nos donnés, 7 504 (89,6%) ne savent pas signer leurs noms au moment du mariage . Les 862 personnes qui ont apposé leurs noms au bas de l’acte d’état-civil appartiennent à l’ancienne population " libre ". Le nombre d’hommes pouvant écrire leur nom (382) est plus élevé que celui des femmes (270). A l’inverse les femmes analphabètes (3816) sont plus nombreuses que les hommes (3 688).

 

 

 

 

 

 

 

 

époux

épouses

Totaux

Ville

Année

oui

non

oui

non

Oui

Non

St.PAUL

1849

15

277

14

266

29

543

St.PAUL

1850

29

163

22

169

51

332

St.DENIS

1849

49

368

44

371

93

739

St.DENIS

1850

56

254

52

258

108

512

Ste.SUZANNE

1849

8

123

5

126

13

249

Ste.SUZANNE

1850

7

52

6

53

13

105

ST.LOUIS

1849

18

301

7

312

25

613

St.LOUIS

1850

29

148

13

162

42

310

St.PIERRE

1849

25

276

13

287

38

563

St.PIERRE

1850

26

428

9

445

35

873

St.BENOIT

1849

2

9

0

38

2

47

St.BENOIT

1850

22

176

19

179

41

355

Ste.MARIE

1849

3

118

2

119

5

237

Ste.MARIE

1850

12

82

11

83

23

165

St.ANDRE

1849

7

144

6

143

13

287

St.ANDRE

1850

16

92

14

94

30

186

St.LEU

1849

6

168

5

169

11

337

St.LEU

1850

3

41

2

42

5

83

Ste.ROSE

1849

3

31

2

32

5

63

Ste.ROSE

1850

7

17

6

18

13

35

St.JOSEPH

1849

11

110

4

117

15

227

St.JOSEPH

1849

10

62

4

68

14

130

St.PHILIPPE

1849

6

52

1

57

7

109

St.PHILIPPE

1850

2

14

0

16

2

30

POSSESSION

1849

3

52

2

53

5

105

POSSESSION

1850

2

29

1

30

3

59

SALAZIE

1849

3

25

2

26

5

51

SALAZIE

1850

4

43

3

44

7

87

ENTRE-DEUX

1849

2

19

0

21

2

40

ENTRE-DEUX

1850

6

14

1

18

7

32

Total

1849

161

2073

107

2137

268

4210

Total

1850

231

1615

163

1679

394

3294

Total

1849 et 1850

392

3688

270

3816

662

7504

Ce travail de recherche par l’exploitation quantitative des actes d’état-civil pour comprendre la situation des Affranchis de 1848 au moment de l’abolition de l’esclavage n’est pas achevé et ne donne que des éléments indicatifs pour les années 1849 et1850. Pour pouvoir dégager des tendances lourdes, il est nécessaire de continuer cette recherche sur une génération et de réduire la marge d’erreur qui est de 10% encore à ce stade de notre analyse.

En travaillant sur une génération, on confirmera ou infirmera l’hypothèse que nous avons émie en 1979 dans la première édition de notre ouvrage " Esclaves et citoyens, le destin de 62 000 Réunionnais en 1848 ", selon laquelle " le boom " des mariages des années 1849-1860 n’avait pas favorisé le métissage officiel. Ainsi, après l’esclavage, la séparation des ethnies s’est perpétuée au niveau des mentalités. Nous constatons trois tendances principales dans les contrats de mariage de cette période : les mariages entre anciens Libres, les mariages entre Affranchis et les mariages entre Immigrants … Les efforts du clergé pour moraliser les Affranchis et mettre fin à la pratique du concubinage s’étaient traduits par le " boom " des années postérieures à l’émancipation, sans toutefois obtenir le soutien des anciens libres. Ces derniers ne considéraient pas les mariages des Affranchis comme des actes sérieux. " Les Affranchis " disai-on dans la presse locale " n’ont aucun sens, aucune idée précise de leurs obligations et de leurs devoirs de famille " (19). On leur reprochait de n’accorder aucune valeur morale et légale au mariage: " les mariages qu’ils contractent n’ont rien de sérieux et ils se repentent peu de jours après les avoir formés " Dès les lendemains de l’émancipation, la presse locale protestera violemment contre les mariages des Affranchis. Même après l’abolition de l’esclavage, les anciens maîtres continuaient donc à s’opposer aux mariages de leurs anciens esclaves. Ils reprochaient aux femmes affranchies de se marier pour échapper à l’obligation d’engagement qui concernait tous les anciens esclaves . Volsy Focard écrit à se sujet : "  Le choix du mari importait peu. L’essentiel était de se marier. On vit des jeunes noirs épouser de vieilles négresses et des vieux noirs épouser de jeunes négresses. Un oui et trois mots latins, comme aurait dit Béranger, avait mené à ce déplorable résultat " (20). La déclaration de cet intellectuel du XIX ème siècle traduit l’état d’esprit des anciens Libres et surtout le fossé qui existait entre deux populations séparées par deux siècles d’esclavage. Seuls le temps et la prise de conscience du nouvel ordre établi par l’acte d’émancipation du 27 avril 1848 pouvaient permettre l’intégration des Affranchis de 1848 dans la société réunionnaise.

 

 

NOTES

 

  1. Voir Archives Départementales de La Réunion, actes d’état-civil des années 1848, mariages civils et religieux des Libres et des Esclaves. Toute notre étude statistique a été faite à partir des données des Archives Départementales de La Réunion ( Abréviation : A.D.R.) portant sur 4316 mariages.
  2. Idem
  3. Idem, A.D.R. , 170 M1, lettre du curé de Saint-Louis au Directeur de L’Intérieur concernant l’attitude des Blancs à l’égard de la moralisation religieuse des esclaves.
  4. Voir notre étude : " Esclaves et citoyens, le destin de 62 000 Réunionnais, histoire de l’insertion des Affranchis de 1848 dans la société Réunionnaise " , Saint-Denis de La Réunion, F.R.D.O.I., 1 ère éditi. 1979, 2 ème édit. 1982,
  5. B.O. de l’Ile de La Réunion, arrêté du 30 décembre 1845 qui promulgue la loi du 18 janvier 1845 concernant le régime des esclaves dans les colonies, p.211, mariages des esclaves. Le consentement du maître était nécessaire pour un mariage religieux.
  6. Cochin (A.), L’abolition de l’esclavage à La Réunion, Paris, imp. Lecoffre, 1861, T.1, 483 p., pp. 320.
  7. Idem, op. cit., p.338
  8. Idem, p. 338.
  9. A.D.R., 4 E 324, registre d’état-civil de la commune de Saint-Paul , mariages de l’année 1849
  10. Focard (V.) , Dix Huit mois de République à l’Ile Bourbon, Saint-Denis, Lahuppe, 1863, 377 p., p. Il suffit de lire cet ouvrage pour comprendre la mentalité de l’ancienne population libre hostile à l’intégration des Affranchis dans la société réunionnaise.
  11. Maillard (L.) . Notes sur l’Ile de La Réunion, Paris, Dentu, 1860 : La population indienne régresse de 1830 à 1843 passant de 3 102 à 1367.
  12. Voir Li Tiao Fane Pinéo, " La diaspora chinoise dans l’Océan Indien ", I.P.H.O.M, Gréco-Océan Indien, Aix-en-Provence, 407 p., P. 132… Voir aussi l’ouvrage récent d’Edith Wong Hee Kam : "  La diaspora chinoise aux Mascareignes : Le cas de La Réunion ", Université de La Réunion ;, L’Harmattan, 496 p.

  13. Fuma (S.) , "  Histoire d’un peuple, La Réunion de 1848 à 199 ", Saint-Denis de La Réunion, Cahiers de notre Histoire et université de La Réunion, 1994, 264 p.
  14. A.D.R., Registre d’état-civil, mariages de la commune de Sainte-Marie, année 1850.
  15. Idem, Registre de mariages de toutes les communes de l’Ile pour les années 1849 et 1850.
  16. (15) B.O. de l’Ile de La Réunion, année 1849, arrêté du 11 juin 1849 . Les recruteurs devaient engager au moins un dixième de femmes , ce qui était loin d’être le cas en 1849. En 1852, pour 1055 Indiens , il n’y avait que 49 Indiennes.
  17. Op. cit. Edith Wong Hee Kam, p. 62 : Il y aurait selon l’auteur 728 Chinois à La Réunion en 1848. Il n’en reste plus que 420 en 1860.
  18. Gerbeau (H.) , " Quelques aspects de la traite illégale des esclaves à Bourbon au XIX ème , in " Mouvements de populations dans l’Océan Indiens " Paris, imp. Champion, 1979, p.292.
  19. Fuma (S.) Une colonie, Ile à sucre, l’économie de La Réunion au XIX ème siècle, Océan éditions, La Réunion, 1989, 413 p.
  20. Le Moniteur de La Réunion, Saint-Denis de La Réunion, le 18 février 1854.
  21. Focard (V.), op. cit., p.316.
© Sudel FUMA, Septembre 2000