div class=Section1>

PROBLEMATIQUE DE RECHERCHE EN HISTOIRE COLONIALE :

L'EXEMPLE DE L'ILE DE LA REUNION,

ANCIENNE COLONIE FRANCAISE DE L'OCEAN INDIEN

 

 

 

 

 

Quelle est la place de l'histoire coloniale dans les controverses, les débats, les courants d'écoles historiques allant de l'Ecole des Annales à la Nouvelle Histoire et aujourd'hui à l'Histoire du temps présent ou du Temps immédiat  ? Cette interrogation m'a conduit a proposé des pistes de réflexion sur les méthodes d'approches des historiens s'intéressant à l'histoire coloniale et plus particulièrement l'histoire de l'Ile de La Réunion.

 

            De la confrontation de ces courants et écoles historiques s'est posé pour moi la question de savoir quelle épistémologie répondait mieux aux spécificités de l'histoire des sociétés coloniales ou l'oralité a tenu une place importante et où l'archive écrite, source privilégiée pour l'historien, n'a pas eu le même traitement que dans les sociétés occidentales… Dans mon cheminement, j'ai finalement trouvé des centres d'intérêts pour  l'histoire coloniale dans des épistémologies parfois antagonistes, mais sans que je sois confronté à des apories paralysantes. Aussi a-je beaucoup utilisé dans ma démarche les méthodes de l'histoire positiviste représentée par Ernest Labrousse, en fondant ma recherche pour comprendre l'évolution de la population coloniale sur des séries quantitatives, me permettant, par ce travail qui est encore en cours et qui s'inscrit dans le courant " braudélien", d'appréhender le fonctionnement d'une société complexe à travers les moments marquants de la vie que sont la naissance, le mariage et la mort[1]

 

            Mais parallèlement à cette orientation de recherche,, j'ai aussi abordé l'histoire des représentations, m'intéressant au témoignage oral, au récit, à l'imaginaire qui appartiennent à une autre épistémologie, parce que je me suis rendu compte que les sociétés coloniales ont produit peu d'écrits et que la mémoire orale pouvait être une source à part entière au même titre que la source écrite pour accéder à la connaissance du passé colonial… Avant même la fin de ma thèse en 1987, je participais déjà, avec le professeur Jean Poirier, à un programme de collecte de sources orales dès 1979, programme qui ne s'est jamais arrêté et qui s'est enrichi en 1990 d'une option d'enseignement à l'université de La Réunion placée sous ma direction.

 

            Pour appréhender différemment l'histoire coloniale, j'ai privilégié depuis 1988 trois grands axes de recherches :

 

1° La démographie historique[2]

l'Histoire du Temps présent avec la collecte et l'exploitation des sources orales[3]

La coopération avec les Universités de l'Océan indien car l'histoire du peuplement de La Réunion qui a  la particularité de partir d'un terminus "a quo" -on connaît avec précision les premiers habitants de l'Ile - est née de l'apport de populations venues des différents continents, populations qui avaient déjà leurs histoires et qui l'ont transportée avec elles, pour certes les fusionner en l'histoire des sociétés créoles. Bien sûr, le cadre politique qui est celui de la colonisation a créé les conditions de domination d'une culture occidentale sur d'autres cultures de la zone, les conditions d'une histoire qui s'impose par la contrainte, mais la contrainte n'a pas empêché des échanges interculturels et même le basculement, le remplacement de la notion de "créole"  attachée aux  colons Blancs aux esclaves et engagés, phénomène que nous avons mis en relief en introduisant le concept de "chiasme créole"[4]. Or la compréhension du mécanisme d'échanges interculturels ne peut se faire si on ne mesure pas l'apport de chacun des différents groupes de peuplement et la coopération avec les universités de la zone océan indien s'avère indispensable…

 

            Tels sont mes trois grands axes de recherches sur lesquels s'appuie mon cheminement méthodologique….

 

LA DEMOGRAPHIE HISTORIQUE.

 

            A l'occasion de mes travaux de thèses, j'ai été confronté dans mes recherches sur le XIXème siècle, aux problèmes de l'objectivité des sources écrites des archives coloniales pour appréhender le siècle de la révolution sucrière et des grandes transformations politiques et sociales résultant de l'abolition de l'esclavage à La Réunion… Certes, les sources écrites ne manquent pas pour alimenter la réflexion de l'historien qui s'intéresse à l'histoire coloniale. A la Réunion, comme à Aix ou dans les archives des anciens ports coloniaux de France, les traces écrites comme éléments de preuves apportent à l'historien la matière suffisante pour l'écriture de l'histoire…Mais quelle histoire ? S'appuie-t-elle sur des sources objectives et fiables ? Ces questions, je me les suis posé car, je constatais dès le départ de mes investigations le caractère orienté des sources d'archives au profit de l'ordre colonial établi et au détriment de la majorité sociologique qui dès le milieu du XVIIIème siècle compose à 80 % la population coloniale[5]

 

Un simple exemple suffit à ma démonstration : l'état civil des esclaves est lacunaire, et au moment de la déclaration d'une naissance  aux autorités  ( le clergé) il ne se composait que de deux lignes d'informations généalogiques fournies par le maître et indiquant la dénomination de la mère et celle que le maître donnait à l'enfant…Jusqu'à l'abolition de l'esclavage cette situation n'évoluera pas…

 

            Au de là de cet exemple, je pourrai aussi citer l'insuffisance de rapports administratifs sur l'état de la population esclave, sur son comportement, sur l'organisation sociale de ce groupe alors qu'était rédigé au XVIII et XIXème siècle des rapports par les autorités coloniales sur l'état de la population, de l'économie, de l'administration ! Il y avait là un parti pris des sources classiques disponibles qui me dissuada de prendre le chemin de la recherche par ce biais.

 

            Il m'a fallu donc définir une autre méthode de travail pour trouver d'autres clefs de recherches. C'est dans cet état d'esprit que j'ai décidé de travailler sur la durée pour dégager des tendances lourdes à partir d'éléments qui viendrait corroborer ou infirmer des traces lacunaires laissées par l'administration coloniale au travers de ses archives coloniales et en particulier de ses archives judiciaires. La voie pour contourner le silence des archives coloniales pouvait être la démographie historique et c'est en ce sens que je me suis intéressé à ce domaine de recherche. Pour atteindre cet objectif, je me suis appuyé sur les travaux des spécialistes qui ont posé les jalons de la démographie historique et notamment les travaux de Labrousse, de Braudel qui m'ont beaucoup aidé dans l'élaboration de mes outils d'analyse. En outre, j'ai bénéficié de l'appui des praticiens de la statistique et notamment des spécialistes de l'I.N.S.E.E. de La Réunion avec lesquels je travaille depuis plusieurs années. Ils m'ont aidé à mettre en place les procédures de modélisation telles que la reconstruction de la démographie de la population affranchie au lendemain de l'abolition de l'esclavage, les outils de mesure du changement social, l'analyse informatique des séries temporelles, qualitatives et quantitatives.

 

            J'ai pu profité en particulier des travaux récents du Centre d''Analyse et de Mathématiques Sociales, le C.A.M.S., ceux surtout de Noël Bonneuil, rédacteur en chef de la Revue "Mathématical, populations, studies" et auteur de l'ouvrage remarquable publié en 1997 à Oxford " Transformation of the french landscape", ouvrage récent incontournable qui donne la mesure des possibilités de recherches nouvelles, mais aussi encore les travaux réalisés à l'occasion des différents séminaires de C.AM.S., ceux  d'Eric Brian que nous avons consulté sur notamment les méthodes, l'histoire du calcul des probabilités, de la statistique, leurs réflexions sur les méthodes de " Mathématiques discrètes" utilisées ou utilisables du point de vue de l'histoire sociale ou économique pour formaliser, analyser, décrire, visualiser, résumer, agréger, construire des préférences, des classements, typologies, sériations, hiérarchies, réseaux sociaux[6]…Il en est de même des différents systèmes dynamiques en démographie concernant les formes de modélisation, en particulier les modèles matriciels et généalogiques, la modélisation de la mortalité, de la fécondité, des migrations, l'analyse des séries spatio-temporelles, de la mobilité sociale dans l'espace et dans le temps, , et aussi les méthodes d'application informatique mise en place par Nigel Gilbert de l'Université de Surrey depuis 1992.[7]

 

            Nos recherches commencées en 1995-1996 se sont appuyées sur les archives de l'état civil et nous avons à ce jour recensé plus de 4316 mariages qui ont été analysées et qui ont fait l'objet d'une première analyse. Elles se poursuivent car notre objectif est de recenser les données statistiques figurant dans les actes de mariages et d'approfondir notre recherche sur la dynamique des réseaux sociaux au lendemain de l'abolition de l'esclavage. Nous espérons dans les cinq années à venir analyser 15 000 mariages contractés par les diverses composantes de la population coloniale entre 1848 et 1849

 

            Nous avons pu aussi calculer l'âge moyen  de la population esclave, celui des anciens libres, celui des hommes, les lieux de naissances des esclaves, les lieux de domiciliation des époux, le nombre de mariages interethniques et bien d'autres données qui permettent d'avoir un regard nouveau sur l'histoire de La Réunion au XIXème siècle.

 

            Notre seconde démarche nous a fait pénétrer dans le domaine de l'Onomastique qui nous a ouvert une autre page de l'histoire coloniale sur laquelle était muette les sources classiques. Un proverbe mandingue de l'époque de l'esclavage disait : Tungen man lambe lon, " l'Ailleurs ne connaît pas ton patronyme", mais si l'Ailleurs n'a pas donné des noms aux esclaves, il octroie une identité civile aux affranchis, phénomène que nous avons traité par ordinateur pour interpréter et comprendre l'imaginaire de la société coloniale en 1848.

 

            Nous sommes donc partis de l'état civil donné aux anciens esclaves en 1848 et nous avons enregistré pendant trois ans 36 106 noms d'esclaves auxquels s'ajoutent les données diverses : groupe ethnique, date de naissance, sexe, âge, noms des anciens propriétaires…En élaborant un programme informatique, il nous a été possible de formaliser, de hiérarchiser le mécanisme et même de le projeter dans le temps présent pour calculer la transmission des patronymes.

 

            Mon deuxième axe de recherche concerne l'histoire du Temps présent et notamment l'étude des représentations et leur lien étroit avec l'histoire du XIXème siècle, l'histoire de l'esclavage et l'époque coloniale à partir du témoignage oral.[8]

 

            Ma démarche est la suivante : poser les questions de notre propre temps avec les précautions de scientificité et d'objectivité et en nous entourant de toutes les préoccupations méthodologiques possibles. Bien loin de moi l'idée et la prétention d'être le pionnier d'une nouvelle démarche dans le domaine de l'histoire et je rappellerai à ce titre l'exemple des grands maîtres qui vivaient en même temps leur époque : de Thucydide à Tite-Live, de Marc Bloch à Pierre Renouvin et plus prés de nous le moderniste italien Carlo Ginzburg… La place du témoignage oral dans notre société qui vit à "l'ère du témoin" pour reprendre la formule d'Annette Wieviorka est devenue fondamentale[9]. Dans une société comme celles de l'océan indien ou l'oralité a tenu une place essentielle, je considère que le Temps présent à travers les témoins de l'histoire coloniale et post-coloniale permet de comprendre le passé car notre passé est inscrit dans le temps présent

 

            Nous justifions cette recherche sur le temps présent par deux paradigmes apparemment contradictoires, mais dans la réalité, il n'est est rien car nos deux logiques de recherches se recoupent pour aboutir au but recherché.

 

            Le premier paradigmes est préservationniste et part de l'idée de perte et d'oubli… Dans les sociétés créoles, les traces du passé ont été très tôt menacées de disparitions. En effet, 20 % seulement des habitants pouvaient laisser des traces écrites, 20 % composées d'habitants ayant une origine occidentale et se réclamant d'une civilisation de culture de l'écrit. Les autres, Africains, Malgaches, Indiens n'écrivaient pas et transmettaient leurs savoirs, leurs modes de pensée par la tradition orale…

 

            La fin de la colonisation en 1946 et le bouleversement des rythmes de vie avec la départementalisation qui change la donne politique et sociale créent les conditions d'extinction d'un patrimoine culturel, et sans l'intervention de l'historien ou de l'ethnologue comme gardien de la réserve, qui documente, qui archive, qui étudie, cette diversité culturelle pour la transmettre, il y aurait perte du patrimoine… Nous pouvons donner à ce titre  l'exemple du Moring et du Maloya qui ont été menacé d'extinction dans les années soixante sans l'intervention de quelques intellectuels et d'un parti politique ayant pris conscience du problème. De par son altérité,  l'étude du passé par l'exploration de la mémoire orale devenait pour nous un devoir, une question au présent et tout simplement l'histoire du présent…

 

            Notre deuxième paradigme est libérateur… A l'idée de perte et d'oubli,  évoquée ci-dessus, il rappelle à l'historien et à ses lecteurs le poids du passé, sa tendance à se perpétuer, à se régénérer sous d'autres formes et à s'adapter au temps présent sans que le fond change, la forme étant quant à elle évolutive…

 

            Le passage de l'esclavage à l'engagisme et de l'engagisme à la société d'assistance post-coloniale née de la "départementalisation" nous interpelle à ce titre sur le poids et l'inertie du passé… La trilogie : Asservissement (esclavage) Assujettissement(engagisme) Assistanat ( départementalisation), ce cycle des trois "A" nous questionne déjà depuis quelques années … L'esclavage par l'asservissement chosifiait 80 % de la population ; l'engagisme, place par l'assujettissement à un contrat inégal, sous la  domination des anciens esclavagistes, les affranchis engagés et les nouveaux immigrants indiens et autres ; la départementalisation, par une politique d'assistance sans création d'emploi, maintient la dépendance ; l'Etat ou la commune remplaçant le maître ou l'ancien grand propriétaire terrien de la plantation.

 

            En prenant conscience du poids de ce passé, de son inertie, l'historien s'élève au dessus de l'événementiel, et n'est plus piégé par la chronologie qui l'enferme dans des périodes, et abouti donc à la compréhension du temps présent. Plutôt que de dériver vers un destin inéluctable en renonçant à l'idée d'une émancipation du passé, l'homme redevient maître de son itinéraire et par la même de sa "liberté d'être" en s'affranchissant de l'inertie du Temps.

 

            Je pourrais citer l'exemple d'un témoignage oral sur lequel nous avons travaillé dans le cadre de l'activité du G.R.A.T.H.E.R. (groupe de recherches archéologiques et historiques sur la terre réunionnaise)  et qui a fait l'objet d'une publication en 1998. Il s'agit de la vie d'un centenaire Joseph Calciné, vie que nous avons analysé et qui est l'illustration de celle de beaucoup de descendants d'esclaves ayant involontairement ou volontairement gommé leur passé, oublié leur histoire et s'étant recréé un passé mythique de descendant de colons français venus colonisé et apporté la civilisation aux noirs… Dans ce cas précis, l'homme déforme son passé ; nous l'avons vérifié par des sources écrites… Le récit est faux, douteux mais il ne perd pas sa valeur intrinsèque puisqu'il rend compte de "l'institution imaginaire de la société"  pour reprendre le titre de l'ouvrage (publié en 1995) du théoricien de l'imaginaire social, Cornélius Castoriadis[10]. 

 

            Dans notre recherche nous avons tenté de concilier les principes diffusés par l'école des Annales ( les deux fondateurs le médiéviste March Bloch et le moderniste Lucien Febvre) qui donne la prééminence aux structures durables sur les accidents de la conjoncture ou qui comme Braudel privilégie la longue durée, refuse l'événementiel et même la "source orale" comme facteur explicatif d'un sens social et économique du temps, et les nouvelles orientations fixées par le pionnier de l'histoire du temps présent , René Rémond, qui dès 1957 publie  dans la "revue française de Sciences politiques" son "plaidoyer pour une histoire délaissée : la fin de la troisième république" et en 1978 la naissance de l'institut du Temps présent placée sous la direction de François Bédarida[11]. De ce fait, la source orale est devenue pour nous une source fondamentale de connaissance de la société réunionnaise  au XXème siècle et même au XIX ème siècle. En croisant nos enquêtes statistiques en matière de démographique historique pour comprendre le phénomène de métissage au XIXème siècle ( mariage entre les groupes au XIXème siècle et les sources orales du XXème siècle, on peut mieux appréhender la réalité du métissage et les conséquences de cette réalité dans les représentations mentales qui n'ont guère évolué après l'abolition de l'esclavage.

 

            De plus, l'apport des sociologues, des ethnologues, des anthropologues est fondamental dans notre recherche. Comme Pierre Bourdieu, nous pensons que les sciences historiques doivent devenir une "sociologie historique du passé" et qu'inversement, la sociologie doivent devenir "une histoire sociale du présent", mais nous considérons toutefois qu'on doit toujours privilégier l'examen des temporalités localités  dans une perspective diachronique[12]… L'histoire des sociétés de l'océan indien a beaucoup à apprendre dans la communication interdisciplinaire…

 

            Nous sommes toutefois conscients de nos limites et  nous mesurons à l'égard des documents comme le disait si bien Henri Iréné Marrou, dans son ouvrage paru en 1975 aux éditions du Seuil " De la connaissance historique", leur portée, savoir ce qu'il est possible  d'en tirer, nous mesurons nos propres forces et nos limites à connaître le passé dans son intégralité tel qu'il a été hier[13]Et que l'histoire soit révisionniste, je ne dis pas négationniste, ne me gêne pas car l'histoire est en permanence réécriture

 

            Au delà des querelles de terminologie concernant la nouvelle école historique qui sépare les historiens du temps présent, regroupés au sein de l'IHTP, et les historiens de l'histoire immédiate, plus audacieux, dans l'appréciation du champ d'étude puisque ne fixant pas de limite chronologique pour le passé proche, orientation d'une nouvelle approche de l'histoire définie par Paul Soulet dans un " Que sais-je" en 1994 ou popularisé par Jean Lacouture dans les années soixante, nous avons préféré une orientation qui fait la synthèse des deux courants[14]…. Tel est le sens de notre approche qui cherche à "mettre l'histoire en intrigue" selon la formule de Paul Ricoeur ou pour reprendre Paul Veyne de la mettre en énigme à travers les archives orales et les sources académiques classiques[15]  En fin de compte, nous estimons qu'il n'y a pas de limite chronologique séparant la période dite de l'histoire du temps présent au temps révolu n'ayant plus de témoins vivant…Mais les témoins disparaissent vraiment ? "Je" n'est-il pas "un autre"? Et cette "autre" qui vit en chacun de nous ne détient-il pas des représentations du temps révolu, des souvenirs jamais détruits ! L'esclavage ne continue-t-il pas à coloniser les esprits et les rémanences ne sont-elles pas présentes  dans le quotidien d'une population qui occulte pourtant ce passé ? Bergson n'a-t-il pas vu juste quand il évoque les "survivances des images" et tous les "savoirs acquis" pendant cette période ne sont-ils pas ancrés dans chaque individu[16]…Je prendrai à titre d'exemple ce témoignage de l'histoire immédiate d'un nouveau magistrat d'une commune de l'Ile de La Réunion, ( dans une émission radio du 6 juin 2001 ) qui par deux fois rappelle sa condition de "petit noir" de "petit nègre" se dévalorisant pour justifier sa démarche de nouveau maire qui veut imposer un code de bonne conduite à tous les agents de la commune[17]. Au de là des arguments politiques expliquant ce discours, n'y a -t-il pas là un lien fort avec le passé colonial (je ne parlerai pas de la note de service qu'il a rédigé qui rappelle les réglementations de l'époque coloniale en matière de comportement, de propreté, de tenue vestimentaire), la question peut être posée…

 

            "Trop de mémoires ici, trop d'oubli ailleurs", nous dit Paul Ricoeur, cet ailleurs qu'il évoque dans son dernier livre, nous le trouvons ici dans les colonies qui ont connu l'esclavage où les habitants aborde cette question pourtant fondamentale avec beaucoup de circonspection, de doute, de méfiance[18]Nous le trouvons en Afrique à Kilwa en Tanzanie, à Zanzibar où parler de l'esclavage aux descendants de ceux qui l'ont connu relève presque de l'insulte, nous le trouvions encore ici il y quelques années où nos récits de vie suscitait méfiance et incompréhension, avec pour réponse des silences éloquents, quand on abordait la question de l'esclavage…

 

            Notre troisième axe de recherche a été enfin de relier l'histoire coloniale à l'histoire des grands continents qui ont peuplé La Réunion. C'est dans ce cadre que nous avons mis en œuvre des projets de recherche avec les universitaires de la zone océan indien et notamment avec les universitaires de Tanzanie et très prochainement avec l'université du Mozambique. On comprendra mieux l'histoire de l'esclavage et les survivances de ce passé à La Réunion en reliant l'histoire des habitants de cette Ile à celle des pays de peuplement. Un exemple : l'esclavage et la peur, la peur de la sanction, la peur du maître, la peur de l'avenir, la peur enfin sous toutes ses formes est ancrée dans le temps présent des réunionnais ( l'ouvrage d'Eve Prosper) puisque l'esclavage est l'élément fondateur de la société créole de la Réunion et qu'avant même l'arrivée des esclaves et des conditions traumatiques de leur transport, il n'est pas exclut que leurs ancêtres aient connu d'autres peurs résultant de l'asservissement et que cette peur cumulative se soit transmis de générations en générations.

 

            Il y a  d'ailleurs pour les esclaves, entre le passage forcé du continent africain ou indien aux terres coloniales européanisées une véritable déchirure temporelle dans le sens ou le Temps pour eux et le Temps pour les colons n'avait pas la même représentation. Ils passent contraint et sans transition de la civilisation tribale à la civilisation industrielle. Le temps rompu des esclaves s'accompagne de violences physiques et morales rendant le traumatisme  intergénérationnelle insupportable car relégué dans l'inconscient collectif. Ajouté à ce problème la difficulté à La Réunion  à se recréer une identité du fait de la politique volontaire de diversification des zones de recrutement d'esclave, l'identité qui rassure, l'identité qui sécurise a été très difficile à reconstruire et la formation de la culture créole relève du miracle…

 


CONCLUSION GENERALE.

 

            Je conclurai mon intervention en insistant sur les principes qui guident mes orientations de recherches que sont les notions de preuves et de vérité qui font partie intégrante de mon métier d'historien. Carlo Ginzburg, célèbre moderniste de l'Université de Californie, spécialiste des procès l'inquisition et surtout connu pour son dernier ouvrage paru en 1997 "Le Juge et l'Historien", nous dit après la publication de son travail : "il ne faut pas prendre le possible pour le probable et le probable pour le certain"[19].

 

            Cette réflexion que je partage pleinement est lourde de sens pour l'écriture d'une histoire coloniale ou l'occultation du passé fragmente encore le présent sans que ce passé soit effacé puisqu'il structure notre comportement, notre raisonnement, notre espace de vie. La recherche doit créer  les conditions pour que les populations des anciennes colonies,  partout où l'histoire est difficile à vivre, assument la complexité de leur passé sous peine d'explosion identitaire dans une futur proche, sous peine d'anarchie échappant à tout contrôle.

 

            Etudier  le  passé sans tabou en créant une vraie chaire de "Créologie", en parler, provoquer "le disensus", concept introduit par Jurgen Habermas,ou plus simplement le trouble dans l'opinion publique pour crever l'abcès du mal vivre réunionnais, du malaise créole de l'Ile Maurice évoqué avec beaucoup de précautions par les intellectuels mauriciens, peut rééquilibrer l'histoire des sociétés créoles[20]… Utiliser enfin les témoins du temps présent pour fermer les blessures dissimulées au fond des consciences, transmises de génération en générations, en les sortant de l'oubli de mise en réserve peut permettre la sortie du tunnel. Faire en sorte enfin que l'esclavage ne soit qu'une parenthèse, pour ne pas dire une césure  comme Hitler pourrait être la césure des juifs de la Shoah et qu'au final la mémoire soit réconciliée…

 

 

                                                                                Sudel FUMA.

 

 

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

 

 

 

 OUVRAGES, ARTICLES ET REVUES CONCERNANT L'HISTOIRE DU TEMPS PRESENT.

 

Bédarida F. Ecrire l'histoire du temps présent, Paris, CNRS, 1993

Berthomé J.M., Recherche psychanalytique sur la survivance aux traumatismes concentrationnaires et génocidaires de la seconde guerre mondiale, thèse de doctorat, Université Paris XI, 1997.

Bloch M., La société féodale, Albin Michel, 1940.

Bloch M., Histoire et Historiens,  A. Collin, 1995.

Idem, Les caractères originaux de La France rurale française, Paris, A. Collin, 1988.

Idem, Apologies pour l'histoire ou métier d'historien, A. Collin, 1995.

Braudel F. et Labrousse E., Histoire économique et sociale de la France( dir.), vol 1 et 2, Paris, 1993

Braudel F., Ecrits sur l'histoire, Flammarion, Paris, 1969, réédition 1979.

Braudel F., La dynamique du capitalisme, édition Arthaud, Paris, 1985

Braudel F., L'identité de La France,  collection mille et une pages, Paris, 2000.

Chauveau A., Tétart P., Questions à l'histoire du temps présent, complexe, Bruxelles, 1992.

Febvre L., Avant-Propos, in Cahiers d'histoire de la guerre, N°1, janvier 1949.

Ferro M., L'histoire sous surveillance, Science et conscience de l'histoire, Paris, Calmann levy, 1985.

Ginzburg C., Le juge et l'historien, considérations en marge du procès Sofri, Lagrasse, éditions Verdier, 1997 (1ère édition, 1991).

HabermasJ., Profils philosophiques et politiques, Paris, Gallimard, 1974, réédition 1981,

Hobsbawn E., L'âge des extrêmes. Histoire du court XXème siècle, 1914-1991, Bruxelles, Complexe, 1999.

Jeanneney J.N., Le passé dans le prétoire. L'historien, le juge et le journaliste, Paris, Seuil, 1998.

Jauffret J.M., De l'écriture de l'histoire militaire de la guerre d'Algérie, séminaire IHTP, "Conflits coloniaux et post-coloniaux", 28 février 2000.

Joutard P., Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Hachette, 1983.

Labrousse E., Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle, Paris, Dalloz, 1933.

Lefebvre G., Les paysans du Nord pendant la Révolution française, Lille, 1924.

Leroy Ladurie E., Les paysans du Languedoc, Paris, 1985.

Marrou H. I., De la connaissance historique, Paris, Seuil, Points histoire, 1975.

Muchielli L., L'étude de la mémoire collective chez le sociologue français Maurice Halbwachs, 1877-1945, dossier Agora, 25 janvier 2000.p.

Prost A., Douze leçons sur l'histoire, Paris, Seuil, Points Histoire, 1996.

Rémond R., Le XIXème siècle 1815-1914, Paris, Seuil, 1974.

Ricoeur P., La mémoire, l'histoire, l'oubli,  Paris, Seuil, 1999.

Soulet J.F., Guinlet-Lorinet S., Précis d'histoire immédiate, le monde depuis la fin des années 60, Paris, A. Colin, 1993.

Soulet J.F. L'histoire immédiate, Paris, P.U.F., 1994.

 

 

Stora B., Les enjeux et les difficultés de l'écriture de l'histoire immédiate au Maghreb,  Revue de l'I.H.T.P, Paris, 2000.

Veyne P., Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil Points Histoire, 1996.

Wiewiorka A., L'ère du Témoin, Paris, Plon, 1999.

 

 

OUVRAGES, ARTICLES ET REVUES CONCERNANT L'HISTOIRE SOCIALE, DEMOGRAPHIQUE ET QUANTITATIVE.

 

Bairoch P., Mythes et paradoxes de l'histoire économique, La Découverte, 1999.

Blum A., Modèles de la démographie historique,  INED, 1992.

Bouvier J., L'historien sur son métier. Etudes économiques, XIXè-XXè siècles, éditions des archives contemporaines, 1989.

Braudel F., Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 3 voL., A. Colin, 1979.

Charle C. (dir.), Histoire sociale, histoire globale ?, MSH, 1993

Chaunu P., Histoire, science sociale : la durée, l'espace et l'homme à l'époque moderne, SEDES, 1974.

Chaunu P., Histoire quantitative, histoire sérielle,  SEDES, 1978.

Idem, Conjoncture économique, structures sociales. Hommage à Ernest Labrousse. Mouton 1974.

Desrosières A., La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique. La découverte 1993.

Idem, "L'histoire de la statistique comme genre : style d'écriture et usages sociaux", in Genèse, N°39, 2000.

Idem, "Du fait statistique au fait social", Revue de synthèse, N°2, 1991.

Dupâquier J., Pour la démographie historique, PUF, 1984.

Idem, Histoire de la démographie, Perrin, 1985.

Eck J.F., Le commentaire de graphiques, cartes et statistiques. Ellipses, 1996.

Feldman J, Lagneau G., Matalon B., Moyenne, milieu, centre. Histoire et usages , édition de l'EHESS, 1991.

Fossier R., L'histoire économique et social du moyen-âge occidental. Questions, sources, documents commentés.  Brepols publishers.

Gillard L., Rosier M., Simiand F., Sociologie, Histoire, Economie, Editions des archives contemporaines., 1996.

Grenier J.Y, "L'histoire quantitative est-elle encore nécessaire ?, Autrement, janvier 1995.

Idem,  L'histoire sociale : sources et méthodes, Colloque ENS, Saint-Cloud, PUF, 1967

Idem, "Histoire et sciences sociales? Un tournant critique ?, in Annales ESC, nov-déc 1989.

Jones G., "Une autre histoire sociale ?", in Annales ESC, mars-avril 1998.

Labrousse C.E., "Entretien avec Christophe Charle, in Actes de la recherche en sciences sociales, N° 32-33, avril-juin 1980.

Labrousse C.E., La crise de l'économie française à la fin de l'Ancien régime et au début de la Révolution, 1944, réédition PUF 1990.

Lefebvre G., Réflexions sur l'histoire, Maspéro, 1978.

Lepetit B, Pumain D (dir), Temporalités urbaines, Economica, 1993.

Noiriel G., "Une histoire sociale du politique est-elle nécessaire ?, Vingtième siècle, N°24, oct-déc 1989.

Idem, Pour une histoire de la statistique, INSEE, Economica, 1987.

Poussou J.P., "La démographie française", in L'histoire et le métier d'historien en France 1945-1995, (dir. F. Bédarida), éditions de la MSH, 1995.

Prost A., "Où va l'histoire sociale", in Le mouvement social", N° 174, janvier-mars 1996.

Rousseau F., Initiation à l'histoire quantitative,  Ophrys, 1994.

Vovelle M., L'état de La France pendant la Révolution 1789-1799, Paris, La Découverte, 1989.



[1] Labrousse E., Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIè siècle, Paris, Dalloz, 1933.

Braudel F et LabrousseE., Histoire économique et sociale de La France (direction) vol 1 et 2 Paris, réédition 1993

Braudel P, Ecrits sur l'histoire,  Flammarion, Paris, 1969, réédition 1977. Comme Henri Pirenne, ( Mahomet et Charlemagne), Marc Bloch ( La société féodale) et Lucien Febvre ( Le Rabelais ou le problème de l'incroyance au XVIème siècle) Braudel, dans sa démarche,  s'inscrit dans la lignée des historiens de l'école des Annales qui se proposent de repenser l'espace-temps de l'histoire et de sortir du cadre étriqué du temps court..

[2] FUMA S., Essai d'ethno-démographie historique, les noms d'esclaves et ceux des autres composantes ethniques pour comprendre l'histoire sociale réunionnaise, in " 1946 : La Réunion, département, regards sur La Réunion contemporaine", actes du colloque de Saint-Denis, La Réunion, 6-10 décembre 1996, Paris-Université de La Réunion et l'Harmattan, 1999, 629 p., pp 279-304.

Idem, Les actes d'Etat-civil pour aborder l'histoire de l'esclavage à La Réunion, colloque international "Esclavage et abolitions dans l'Océan indien, 1723-1860, décembre 1998, 20 p.

Idem, La mémoire du nom ou le nom image de l'homme : l'histoire des noms réunionnais à partir des registres spéciaux d'affranchis de 1848, Saint-Denis, publication du Conseil général de La Réunion, cartes et graphiques, 1996,  2 T., 1573 p.

[3] Avec Jean Poirier, professeur émérite de l'Université de Nice, ethnologue et auteur de nombreux articles et ouvrages sur la pratique des récits de vie, nous avons mis en place un programme de recherches depuis 1979 à l'Université de La Réunion.

[4] Poirier J. et Fuma S, De l'ethno-histoire à l'anthropologie : pour de nouveaux concepts, Saint-Denis, Université de La Réunion, colloque 'esclavage et abolitions dans l'Océan Indien 1723-1860, décembre 1998, 15 p..

[5] Sur l'objectivité des sources écrites, voir notre article : " Une complémentarité indispensable : l'archéologie et l'histoire pour comprendre le phénomène de l'esclavage et du marronnage à La Réunion au XVIIIème siècle, Saint-Denis, Conférence internationale des archéologies de l'Océan indien,20-24 décembre 2000, Université de La Réunion et G.R.A.H.T.E.R., 14 p.

[6]Bonneuil N., Transformation of the french démographic lanscape, 1806-1906, Oxford, University press, 256 p.

Idem, Introduction à la modélisation démographique, A. Collin, 1997.

 BRIAN E. Eléments d'histoire de sciences sociales (XVIII-Xxe), Revue synthèse, t.118,N°', octobre -décembre 1997.

[7] Nigel G.and Klaus K., Simulation for the social scientist, Troitzsch, Open University press, 1999.

Nigel G. and Jane Fielding, Understanding social statistic,  Sage publications, 2000.

[8] Rousseau H., L'histoire du temps présent, in publications de l'IHTP, février 2001, 13 p

   Lagrou P., De l'actualité de l'histoire du temps présent, in publications de l''IHTP, 9 p.

  Stora B., Les enjeux et les difficultés d'écrire l'histoire du Maghreb, in publications de l'IHTP, février 2001, 6 p.

[9] Wiewiorka A.,  L'Ere du Témoin, Paris, Plon, 1999.

[10] Cornelius Castoriadis, l'Institution imaginaire de  la société, Seuil, 1975.

[11] Bédarida F., Ecrire l'histoire du temps présent,  Paris, C.N.R.S., 1993.

  Bloch M., Apologies pour l'histoire ou métier d'historien, A Collin, Paris, réédition, 1993.

[12] Bourdieu P., Réponses pour une anthropologie réfléxive, édition du Seuil, collection Examen, 1987.

[13] Marrou I.H., De la connaissance historique, Seuil, Points Histoire, 1975.

[14] Voir aussi Soulet et Guinlet-Lorinet, Précis d'histoire immédiate, le monde depuis la fin des années 60,  A. Colin, 1993.

Soulet P., L'histoire immédiate, P.U.F., 1994.

[15] Veyne P., Comment on écrit l'histoire, Seuil, Points Histoire, 1996.

[16] Sur la question de la mémoire, on rappellera le travail monumental du sociologue français Maurice Halbwachs et notamment son ouvrage paru en 1925 "Les cadres sociaux de la mémoire" où il définit la mémoire individuelle à partir de ses dimensions sociales. "C'est dans la société" disait-il " que l'homme acquiert ses souvenirs, qu'il se les rappelle, qu'il les reconnaît et qu'il les localise..". A lire sur Halbwachs, l'article récent de Mucchielli L., Pour une psychologie collective : l'héritage durkheimien d'Halbwachs et sa rivalité avec Blondel durant l'entre-deux-guerres, in Revue d'histoire des sciences humaines,  1999, pp .101_138.

Mucchielli L.et Marcel J-C., Au fondement du lien social : la mémoire collective selon Maurice Halbwachs, Technologies, idéologies, pratiques. in Revue d'anthropologie des connaissances,, 1999, pp. 63-88

[17] Cette émission " Les Matinales' de Radio France Océan indien, donne la parole à une personnalité de La                     Réunion sur un sujet d'actualité.

[18] Ricoeur P., La mémoire, l'histoire, l'oubli,  Seuil, 1999.

[19] Carlo Ginzburg, Le juge et l'historien, considérations en marge du procès Sofri,  Lagrasse, éditions Verdier, 1997, 1ère édition Turin, 1991.

[20][20] Habermas Jurgen, Profil philosophiques et politiques, Paris Gallimard, 1974, réédition 1981.

© Sudel FUMA, Septembre 2000