PROBLEMATIQUE DE RECHERCHE
EN HISTOIRE COLONIALE :
L'EXEMPLE DE L'ILE DE LA
REUNION,
ANCIENNE COLONIE FRANCAISE
DE L'OCEAN INDIEN
Quelle est la place de
l'histoire coloniale dans les controverses, les débats, les courants d'écoles
historiques allant de l'Ecole des Annales à la Nouvelle Histoire et
aujourd'hui à l'Histoire du temps présent ou du Temps immédiat ? Cette
interrogation m'a conduit a proposé des pistes de réflexion sur les méthodes
d'approches des historiens s'intéressant à l'histoire coloniale et plus
particulièrement l'histoire de l'Ile de La Réunion.
De la confrontation de ces courants et écoles historiques
s'est posé pour moi la question de savoir quelle épistémologie répondait mieux
aux spécificités de l'histoire des sociétés coloniales ou l'oralité a tenu une
place importante et où l'archive écrite, source privilégiée pour l'historien,
n'a pas eu le même traitement que dans les sociétés occidentales… Dans mon
cheminement, j'ai finalement trouvé des centres d'intérêts pour l'histoire coloniale dans des épistémologies parfois antagonistes, mais sans que je sois confronté à des apories paralysantes. Aussi a-je
beaucoup utilisé dans ma démarche les méthodes
de l'histoire positiviste représentée par Ernest Labrousse, en fondant ma recherche pour comprendre
l'évolution de la population coloniale sur des séries quantitatives, me
permettant, par ce travail qui est encore en cours et qui s'inscrit dans le courant " braudélien",
d'appréhender le fonctionnement d'une société complexe à travers les moments
marquants de la vie que sont la naissance, le mariage et la mort[1]…
Mais parallèlement à cette orientation de recherche,,
j'ai aussi abordé l'histoire des représentations, m'intéressant au témoignage oral, au
récit, à l'imaginaire qui appartiennent à une autre épistémologie, parce que je
me suis rendu compte que les sociétés coloniales ont produit peu d'écrits et
que la mémoire orale pouvait être une source à part entière au même
titre que la source écrite pour accéder à la connaissance du passé colonial…
Avant même la fin de ma thèse en 1987, je participais déjà, avec le professeur
Jean Poirier, à un programme de collecte de sources orales dès 1979, programme
qui ne s'est jamais arrêté et qui s'est enrichi en 1990 d'une option
d'enseignement à l'université de La Réunion placée sous ma direction.
Pour appréhender différemment l'histoire coloniale, j'ai
privilégié depuis 1988 trois
grands axes de recherches :
1° La démographie historique[2]
2° l'Histoire du Temps présent avec la collecte et l'exploitation des
sources orales[3]
3° La coopération avec les Universités de l'Océan indien car l'histoire du
peuplement de La Réunion qui a la
particularité de partir d'un terminus "a quo" -on connaît avec
précision les premiers habitants de l'Ile - est née de l'apport de populations
venues des différents continents, populations qui avaient déjà leurs histoires
et qui l'ont transportée avec elles, pour certes les fusionner en l'histoire
des sociétés créoles. Bien sûr, le cadre politique qui est celui de la colonisation
a créé les conditions de domination d'une culture occidentale sur d'autres
cultures de la zone, les conditions d'une histoire qui s'impose par la
contrainte, mais la contrainte n'a pas empêché des échanges interculturels et
même le basculement, le remplacement de la notion de "créole" attachée aux colons Blancs aux esclaves et engagés, phénomène que nous avons
mis en relief en introduisant le
concept de "chiasme créole"[4].
Or la compréhension du mécanisme d'échanges interculturels ne peut se faire si
on ne mesure pas l'apport de chacun des différents groupes de peuplement et la
coopération avec les universités de la zone océan indien s'avère indispensable…
Tels sont mes
trois grands axes de recherches sur lesquels s'appuie mon cheminement
méthodologique….
LA DEMOGRAPHIE HISTORIQUE.
A l'occasion de mes travaux
de thèses, j'ai été confronté dans mes recherches sur le XIXème siècle, aux
problèmes de l'objectivité des sources écrites des archives coloniales pour
appréhender le siècle de la révolution sucrière et des grandes transformations
politiques et sociales résultant de l'abolition de l'esclavage à La Réunion…
Certes, les sources écrites ne manquent pas pour alimenter la réflexion de
l'historien qui s'intéresse à l'histoire coloniale. A la Réunion, comme à Aix
ou dans les archives des anciens ports coloniaux de France, les traces écrites
comme éléments de preuves apportent à l'historien la matière suffisante pour
l'écriture de l'histoire…Mais quelle histoire ? S'appuie-t-elle sur des sources
objectives et fiables ? Ces questions, je me les suis posé car, je constatais
dès le départ de mes investigations le
caractère orienté des sources d'archives au profit de l'ordre colonial établi
et au détriment de la majorité sociologique qui dès le milieu du XVIIIème
siècle compose à 80 % la population coloniale[5]…
Un simple exemple suffit à
ma démonstration : l'état civil des
esclaves est lacunaire, et au moment de la déclaration d'une naissance aux autorités ( le clergé) il ne se composait que de deux lignes d'informations
généalogiques fournies par le maître et indiquant la dénomination de la mère et
celle que le maître donnait à l'enfant…Jusqu'à l'abolition de l'esclavage cette
situation n'évoluera pas…
Au de là de cet exemple, je pourrai aussi citer l'insuffisance de rapports administratifs
sur l'état de la population esclave, sur son comportement, sur l'organisation
sociale de ce groupe alors qu'était rédigé au XVIII et XIXème siècle des
rapports par les autorités coloniales sur l'état de la population, de
l'économie, de l'administration ! Il y avait là un parti pris des sources classiques disponibles qui me dissuada de
prendre le chemin de la recherche par ce biais.
Il m'a fallu donc définir une autre méthode de travail pour trouver d'autres clefs
de recherches. C'est dans cet état d'esprit que j'ai décidé de travailler sur la durée pour dégager des
tendances lourdes à partir d'éléments qui viendrait corroborer ou infirmer des
traces lacunaires laissées par l'administration coloniale au travers de ses
archives coloniales et en particulier de ses archives judiciaires. La voie pour
contourner le silence des archives coloniales pouvait être la démographie
historique et c'est en ce sens que je me suis intéressé à ce domaine de
recherche. Pour atteindre cet objectif, je me suis appuyé sur les travaux des
spécialistes qui ont posé les jalons de la démographie historique et notamment
les travaux de Labrousse, de Braudel qui m'ont beaucoup aidé dans l'élaboration
de mes outils d'analyse. En outre, j'ai bénéficié de l'appui des praticiens de
la statistique et notamment des spécialistes de l'I.N.S.E.E. de La Réunion avec
lesquels je travaille depuis plusieurs années. Ils m'ont aidé à mettre en place
les procédures de modélisation telles que la reconstruction de la
démographie de la population affranchie au lendemain de l'abolition de
l'esclavage, les outils de mesure du changement social, l'analyse
informatique des séries temporelles, qualitatives et quantitatives.
J'ai pu profité en particulier des travaux récents du Centre d''Analyse et de Mathématiques Sociales, le C.A.M.S., ceux surtout de Noël Bonneuil, rédacteur en chef de la
Revue "Mathématical, populations, studies" et auteur de l'ouvrage
remarquable publié en 1997 à Oxford " Transformation
of the french landscape", ouvrage récent incontournable qui donne la
mesure des possibilités de recherches nouvelles, mais aussi encore les travaux
réalisés à l'occasion des différents séminaires de C.AM.S., ceux d'Eric Brian que nous avons consulté sur
notamment les méthodes, l'histoire du calcul des probabilités, de la
statistique, leurs réflexions sur les méthodes de " Mathématiques
discrètes" utilisées ou utilisables du point de vue de l'histoire sociale
ou économique pour formaliser, analyser, décrire, visualiser, résumer,
agréger, construire des préférences, des
classements, typologies, sériations, hiérarchies, réseaux sociaux[6]…Il
en est de même des différents systèmes dynamiques en démographie concernant les
formes de modélisation, en particulier les modèles
matriciels et généalogiques, la modélisation de la mortalité, de la fécondité, des migrations, l'analyse des séries spatio-temporelles, de la mobilité sociale
dans l'espace et dans le temps, , et aussi les méthodes d'application informatique mise en place par Nigel Gilbert de l'Université de Surrey
depuis 1992.[7]
Nos recherches commencées en 1995-1996 se sont appuyées
sur les archives de l'état civil et nous avons
à ce jour recensé plus de 4316 mariages qui ont été analysées et qui ont
fait l'objet d'une première analyse. Elles se poursuivent car notre objectif
est de recenser les données statistiques figurant dans les actes de mariages et
d'approfondir notre recherche sur la dynamique des réseaux sociaux au lendemain
de l'abolition de l'esclavage. Nous espérons dans les cinq années à venir
analyser 15 000 mariages contractés par les diverses composantes de la
population coloniale entre 1848 et 1849
Nous avons pu aussi calculer l'âge moyen de la population esclave, celui des anciens
libres, celui des hommes, les lieux de naissances des esclaves, les lieux de
domiciliation des époux, le nombre de mariages interethniques et bien d'autres
données qui permettent d'avoir un regard nouveau sur l'histoire de La Réunion
au XIXème siècle.
Notre seconde démarche nous a fait pénétrer dans le
domaine de l'Onomastique qui nous a ouvert une autre page de l'histoire
coloniale sur laquelle était muette les sources classiques. Un proverbe
mandingue de l'époque de l'esclavage disait : Tungen man lambe lon, " l'Ailleurs ne connaît pas ton patronyme", mais si
l'Ailleurs n'a pas donné des noms aux esclaves, il octroie une identité civile aux affranchis, phénomène que nous
avons traité par ordinateur pour interpréter et comprendre l'imaginaire de la
société coloniale en 1848.
Nous sommes donc partis de l'état civil donné aux anciens
esclaves en 1848 et nous avons enregistré pendant trois ans 36 106 noms d'esclaves auxquels
s'ajoutent les données diverses : groupe ethnique, date de naissance, sexe,
âge, noms des anciens propriétaires…En élaborant un programme informatique, il
nous a été possible de formaliser, de hiérarchiser le mécanisme et même de le
projeter dans le temps présent pour calculer la transmission des patronymes.
Mon deuxième
axe de recherche concerne l'histoire du Temps présent et
notamment l'étude des représentations et leur lien étroit avec l'histoire du
XIXème siècle, l'histoire de l'esclavage et l'époque coloniale à partir du
témoignage oral.[8]
Ma démarche est la suivante : poser les questions de
notre propre temps avec les précautions de scientificité et d'objectivité et en
nous entourant de toutes les préoccupations méthodologiques possibles. Bien
loin de moi l'idée et la prétention d'être le pionnier d'une nouvelle démarche
dans le domaine de l'histoire et je rappellerai à ce titre l'exemple des grands
maîtres qui vivaient en même temps leur époque : de Thucydide à Tite-Live, de
Marc Bloch à Pierre Renouvin et
plus prés de nous le moderniste italien Carlo Ginzburg… La place du témoignage
oral dans notre société qui vit à "l'ère du témoin" pour
reprendre la formule d'Annette Wieviorka
est devenue fondamentale[9].
Dans une société comme celles de l'océan indien ou l'oralité a tenu une place
essentielle, je considère que le Temps présent à travers les témoins de l'histoire
coloniale et post-coloniale permet de comprendre le passé car notre passé
est inscrit dans le temps présent…
Nous justifions cette recherche sur le temps présent par deux paradigmes apparemment contradictoires, mais dans la réalité,
il n'est est rien car nos deux logiques de recherches se recoupent pour aboutir
au but recherché.
Le premier
paradigmes est préservationniste et part de l'idée de perte et d'oubli…
Dans les sociétés créoles, les traces du passé ont été très tôt menacées de
disparitions. En effet, 20 % seulement des habitants pouvaient laisser des
traces écrites, 20 % composées d'habitants ayant une origine occidentale et se
réclamant d'une civilisation de culture de l'écrit. Les autres, Africains,
Malgaches, Indiens n'écrivaient pas et transmettaient leurs savoirs, leurs
modes de pensée par la tradition orale…
La fin de la colonisation en 1946 et le bouleversement
des rythmes de vie avec la départementalisation qui change la donne politique
et sociale créent les conditions d'extinction d'un patrimoine culturel, et sans
l'intervention de l'historien ou de l'ethnologue comme gardien de la réserve,
qui documente, qui archive, qui étudie, cette diversité culturelle pour la
transmettre, il y aurait perte du patrimoine… Nous pouvons donner à ce
titre l'exemple du Moring et du
Maloya qui ont été menacé d'extinction dans les années soixante sans
l'intervention de quelques intellectuels et d'un parti politique ayant pris
conscience du problème. De par son
altérité, l'étude du passé par l'exploration
de la mémoire orale devenait pour nous un devoir, une question
au présent et tout simplement l'histoire du présent…
Notre deuxième
paradigme est libérateur… A l'idée de perte et d'oubli, évoquée ci-dessus, il rappelle à l'historien
et à ses lecteurs le poids du passé, sa tendance à se perpétuer, à se régénérer
sous d'autres formes et à s'adapter au temps présent sans que le fond change,
la forme étant quant à elle évolutive…
Le passage de l'esclavage à l'engagisme et de l'engagisme
à la société d'assistance post-coloniale née de la
"départementalisation" nous interpelle à ce titre sur le poids et
l'inertie du passé… La trilogie :
Asservissement (esclavage) Assujettissement(engagisme) Assistanat ( départementalisation), ce cycle des trois "A" nous
questionne déjà depuis quelques années … L'esclavage par l'asservissement
chosifiait 80 % de la population ; l'engagisme, place par l'assujettissement à
un contrat inégal, sous la domination
des anciens esclavagistes, les affranchis engagés et les nouveaux immigrants
indiens et autres ; la départementalisation, par une politique d'assistance
sans création d'emploi, maintient la dépendance ; l'Etat ou la commune
remplaçant le maître ou l'ancien grand propriétaire terrien de la plantation.
En prenant conscience
du poids de ce passé, de son inertie, l'historien s'élève au dessus de
l'événementiel, et n'est plus piégé par la chronologie qui l'enferme dans des
périodes, et abouti donc à la compréhension du temps présent. Plutôt que de
dériver vers un destin inéluctable en renonçant à l'idée d'une émancipation du
passé, l'homme redevient maître de son itinéraire et par la même de sa "liberté d'être" en
s'affranchissant de l'inertie du Temps.
Je pourrais citer l'exemple d'un témoignage oral sur
lequel nous avons travaillé dans le cadre de l'activité du G.R.A.T.H.E.R. (groupe de recherches archéologiques et
historiques sur la terre réunionnaise)
et qui a fait l'objet d'une publication en 1998. Il s'agit de la vie
d'un centenaire Joseph Calciné, vie que nous avons analysé et qui est
l'illustration de celle de beaucoup de descendants d'esclaves ayant
involontairement ou volontairement gommé leur passé, oublié leur histoire et
s'étant recréé un passé mythique de descendant de colons français venus
colonisé et apporté la civilisation aux noirs… Dans ce cas précis, l'homme
déforme son passé ; nous l'avons vérifié par des sources écrites… Le récit est faux, douteux mais il ne
perd pas sa valeur intrinsèque puisqu'il
rend compte de "l'institution imaginaire de la société" pour reprendre le titre de l'ouvrage (publié
en 1995) du théoricien de l'imaginaire social, Cornélius Castoriadis[10].
Dans notre recherche nous avons tenté de concilier les principes diffusés par
l'école des Annales (
les deux fondateurs le médiéviste March Bloch et le moderniste Lucien Febvre)
qui donne la prééminence aux structures durables sur les accidents de la
conjoncture ou qui comme Braudel privilégie la longue durée, refuse
l'événementiel et même la "source orale" comme facteur explicatif d'un
sens social et économique du temps, et
les nouvelles orientations
fixées par le pionnier de l'histoire du temps présent , René Rémond,
qui dès 1957 publie dans la "revue
française de Sciences politiques" son "plaidoyer pour une histoire
délaissée : la fin de la troisième république" et en 1978 la naissance de
l'institut du Temps présent placée sous la
direction de François Bédarida[11].
De ce fait, la source orale est devenue pour nous une source fondamentale de
connaissance de la société réunionnaise
au XXème siècle et même au XIX ème siècle. En croisant nos enquêtes
statistiques en matière de démographique historique pour comprendre le
phénomène de métissage au XIXème siècle ( mariage entre les groupes au XIXème
siècle et les sources orales du XXème siècle, on peut mieux appréhender la
réalité du métissage et les conséquences de cette réalité dans les
représentations mentales qui n'ont guère évolué après l'abolition de
l'esclavage.
De plus, l'apport des sociologues, des ethnologues, des
anthropologues est fondamental dans notre recherche. Comme Pierre Bourdieu, nous pensons que les sciences historiques
doivent devenir une "sociologie historique du passé" et
qu'inversement, la sociologie doivent devenir "une histoire sociale du
présent", mais nous considérons toutefois qu'on doit toujours privilégier
l'examen des temporalités localités
dans une perspective diachronique[12]…
L'histoire des sociétés de l'océan indien a beaucoup à apprendre dans la
communication interdisciplinaire…
Nous sommes toutefois conscients de nos limites et nous mesurons à l'égard des documents comme
le disait si bien Henri Iréné Marrou, dans son ouvrage paru en 1975 aux
éditions du Seuil " De la connaissance historique", leur portée,
savoir ce qu'il est possible d'en
tirer, nous mesurons nos propres forces et nos limites à connaître le passé
dans son intégralité tel qu'il a été hier[13]…
Et que l'histoire soit révisionniste,
je ne dis pas négationniste, ne me gêne pas car l'histoire est en permanence réécriture…
Au delà des querelles de terminologie concernant la
nouvelle école historique qui sépare les historiens du temps présent, regroupés
au sein de l'IHTP, et les historiens de l'histoire immédiate, plus audacieux,
dans l'appréciation du champ d'étude puisque ne fixant pas de limite
chronologique pour le passé proche, orientation d'une nouvelle approche de
l'histoire définie par Paul Soulet dans
un " Que sais-je" en 1994 ou popularisé par Jean Lacouture dans les
années soixante, nous avons préféré une orientation qui fait la synthèse des
deux courants[14]…. Tel est
le sens de notre approche qui cherche à
"mettre l'histoire en intrigue"
selon la formule de Paul Ricoeur ou pour reprendre Paul Veyne de la mettre en
énigme à travers les archives orales
et les sources académiques classiques[15]… En fin de compte, nous estimons qu'il n'y a
pas de limite chronologique séparant la période dite de l'histoire du temps
présent au temps révolu n'ayant plus de témoins vivant…Mais les témoins
disparaissent vraiment ? "Je" n'est-il pas "un autre"? Et cette
"autre" qui vit en chacun de nous ne détient-il pas des
représentations du temps révolu, des souvenirs jamais détruits ! L'esclavage ne
continue-t-il pas à coloniser les esprits et les rémanences ne sont-elles pas
présentes dans le quotidien d'une population
qui occulte pourtant ce passé ? Bergson n'a-t-il
pas vu juste quand il évoque les "survivances
des images" et tous les "savoirs acquis" pendant cette
période ne sont-ils pas ancrés dans chaque individu[16]…Je
prendrai à titre d'exemple ce témoignage
de l'histoire immédiate d'un nouveau magistrat d'une commune de l'Ile de La
Réunion, ( dans une émission radio du 6 juin 2001 ) qui par deux fois rappelle
sa condition de "petit noir" de "petit nègre" se
dévalorisant pour justifier sa démarche de nouveau maire qui veut imposer un
code de bonne conduite à tous les agents de la commune[17].
Au de là des arguments politiques expliquant ce discours, n'y a -t-il pas là un
lien fort avec le passé colonial (je ne parlerai pas de la note de service
qu'il a rédigé qui rappelle les réglementations de l'époque coloniale en
matière de comportement, de propreté, de tenue vestimentaire), la question peut
être posée…
"Trop de
mémoires ici, trop d'oubli ailleurs", nous dit Paul Ricoeur, cet
ailleurs qu'il évoque dans son dernier livre, nous le trouvons ici dans les
colonies qui ont connu l'esclavage où les habitants aborde cette question
pourtant fondamentale avec beaucoup de circonspection, de doute, de méfiance[18]…Nous le trouvons en Afrique à Kilwa en
Tanzanie, à Zanzibar où parler
de l'esclavage aux descendants de ceux qui l'ont connu relève presque de
l'insulte, nous le trouvions encore ici il y quelques années où nos récits de
vie suscitait méfiance et incompréhension, avec pour réponse des silences
éloquents, quand on abordait la question de l'esclavage…
Notre troisième
axe de recherche a été enfin de relier l'histoire coloniale à l'histoire des
grands continents qui ont peuplé La Réunion. C'est dans ce cadre que nous
avons mis en œuvre des projets de recherche avec les universitaires de la zone
océan indien et notamment avec les universitaires de Tanzanie et très
prochainement avec l'université du Mozambique. On comprendra mieux l'histoire
de l'esclavage et les survivances de ce passé à La Réunion en reliant
l'histoire des habitants de cette Ile à celle des pays de peuplement. Un exemple
: l'esclavage et la peur, la peur de la sanction, la peur du maître, la
peur de l'avenir, la peur enfin sous toutes ses formes est ancrée dans le temps
présent des réunionnais ( l'ouvrage d'Eve Prosper) puisque l'esclavage est
l'élément fondateur de la société créole de la Réunion et qu'avant même
l'arrivée des esclaves et des conditions traumatiques de leur transport, il
n'est pas exclut que leurs ancêtres aient connu d'autres peurs résultant de
l'asservissement et que cette peur cumulative se soit transmis de générations
en générations.
Il y a d'ailleurs
pour les esclaves, entre le passage forcé du continent africain ou indien aux
terres coloniales européanisées une véritable
déchirure temporelle dans le sens ou le Temps pour eux et le Temps pour les
colons n'avait pas la même représentation. Ils passent contraint et sans
transition de la civilisation tribale à la civilisation industrielle. Le temps rompu des esclaves
s'accompagne de violences physiques et morales rendant le traumatisme intergénérationnelle insupportable car
relégué dans l'inconscient collectif. Ajouté à ce problème la difficulté à La
Réunion à se recréer une identité du
fait de la politique volontaire de diversification des zones de recrutement
d'esclave, l'identité qui rassure, l'identité qui sécurise a été très difficile
à reconstruire et la formation de la culture créole relève du miracle…
CONCLUSION GENERALE.
Je conclurai mon intervention en insistant sur les principes
qui guident mes orientations de recherches que sont les notions de preuves et de vérité qui font partie intégrante de mon
métier d'historien. Carlo Ginzburg,
célèbre moderniste de l'Université de Californie, spécialiste des procès
l'inquisition et surtout connu pour son dernier ouvrage paru en 1997 "Le
Juge et l'Historien", nous dit après la publication de son travail :
"il ne faut pas prendre le possible pour le probable et le probable pour
le certain"[19].
Cette réflexion que je partage pleinement est lourde de
sens pour l'écriture d'une histoire coloniale ou l'occultation du passé
fragmente encore le présent sans que ce passé soit effacé puisqu'il structure
notre comportement, notre raisonnement, notre espace de vie. La recherche doit
créer les conditions pour que les
populations des anciennes colonies,
partout où l'histoire est difficile à vivre, assument la complexité de
leur passé sous peine d'explosion identitaire dans une futur proche, sous peine
d'anarchie échappant à tout contrôle.
Etudier le passé sans tabou en créant une vraie chaire de "Créologie",
en parler, provoquer "le disensus",
concept introduit par Jurgen Habermas,ou
plus simplement le trouble dans l'opinion publique pour crever l'abcès du mal
vivre réunionnais, du malaise créole de l'Ile Maurice évoqué avec beaucoup de
précautions par les intellectuels mauriciens, peut rééquilibrer l'histoire des
sociétés créoles[20]… Utiliser
enfin les témoins du temps présent
pour fermer les blessures dissimulées au fond des consciences, transmises de
génération en générations, en les sortant de l'oubli de mise en réserve peut permettre la sortie du tunnel.
Faire en sorte enfin que l'esclavage ne soit qu'une parenthèse, pour ne pas dire une césure comme Hitler
pourrait être la césure des juifs de la
Shoah et qu'au final la mémoire soit réconciliée…
Sudel FUMA.
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Braudel P, Ecrits sur l'histoire, Flammarion, Paris, 1969, réédition 1977. Comme Henri Pirenne, ( Mahomet et Charlemagne), Marc Bloch ( La société féodale) et Lucien Febvre ( Le Rabelais ou le problème de l'incroyance au XVIème siècle) Braudel, dans sa démarche, s'inscrit dans la lignée des historiens de l'école des Annales qui se proposent de repenser l'espace-temps de l'histoire et de sortir du cadre étriqué du temps court..
[2] FUMA S., Essai d'ethno-démographie historique, les noms d'esclaves et ceux des autres composantes ethniques pour comprendre l'histoire sociale réunionnaise, in " 1946 : La Réunion, département, regards sur La Réunion contemporaine", actes du colloque de Saint-Denis, La Réunion, 6-10 décembre 1996, Paris-Université de La Réunion et l'Harmattan, 1999, 629 p., pp 279-304.
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[3] Avec Jean Poirier, professeur émérite de l'Université de Nice, ethnologue et auteur de nombreux articles et ouvrages sur la pratique des récits de vie, nous avons mis en place un programme de recherches depuis 1979 à l'Université de La Réunion.
[4] Poirier J. et Fuma S, De l'ethno-histoire à l'anthropologie : pour de nouveaux concepts, Saint-Denis, Université de La Réunion, colloque 'esclavage et abolitions dans l'Océan Indien 1723-1860, décembre 1998, 15 p..
[5] Sur l'objectivité des sources écrites, voir notre article : " Une complémentarité indispensable : l'archéologie et l'histoire pour comprendre le phénomène de l'esclavage et du marronnage à La Réunion au XVIIIème siècle, Saint-Denis, Conférence internationale des archéologies de l'Océan indien,20-24 décembre 2000, Université de La Réunion et G.R.A.H.T.E.R., 14 p.
[6]Bonneuil N., Transformation of the french démographic lanscape, 1806-1906, Oxford, University press, 256 p.
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[7] Nigel G.and Klaus K., Simulation for the social scientist, Troitzsch, Open University press, 1999.
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[8] Rousseau H., L'histoire du temps présent, in publications de l'IHTP, février 2001, 13 p
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[9] Wiewiorka A., L'Ere du Témoin, Paris, Plon, 1999.
[10] Cornelius Castoriadis, l'Institution imaginaire de la société, Seuil, 1975.
[11] Bédarida F., Ecrire l'histoire du temps présent, Paris, C.N.R.S., 1993.
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[12] Bourdieu P., Réponses pour une anthropologie réfléxive, édition du Seuil, collection Examen, 1987.
[13] Marrou I.H., De la connaissance historique, Seuil, Points Histoire, 1975.
[14] Voir aussi Soulet et Guinlet-Lorinet, Précis d'histoire immédiate, le monde depuis la fin des années 60, A. Colin, 1993.
Soulet P., L'histoire immédiate, P.U.F., 1994.
[15] Veyne P., Comment on écrit l'histoire, Seuil, Points Histoire, 1996.
[16] Sur la question de la mémoire, on rappellera le travail monumental du sociologue français Maurice Halbwachs et notamment son ouvrage paru en 1925 "Les cadres sociaux de la mémoire" où il définit la mémoire individuelle à partir de ses dimensions sociales. "C'est dans la société" disait-il " que l'homme acquiert ses souvenirs, qu'il se les rappelle, qu'il les reconnaît et qu'il les localise..". A lire sur Halbwachs, l'article récent de Mucchielli L., Pour une psychologie collective : l'héritage durkheimien d'Halbwachs et sa rivalité avec Blondel durant l'entre-deux-guerres, in Revue d'histoire des sciences humaines, 1999, pp .101_138.
Mucchielli L.et Marcel J-C., Au fondement du lien social : la mémoire collective selon Maurice Halbwachs, Technologies, idéologies, pratiques. in Revue d'anthropologie des connaissances,, 1999, pp. 63-88
[17] Cette émission " Les Matinales' de Radio France Océan indien, donne la parole à une personnalité de La Réunion sur un sujet d'actualité.
[18] Ricoeur P., La mémoire, l'histoire, l'oubli, Seuil, 1999.
[19] Carlo Ginzburg, Le juge et l'historien, considérations en marge du procès Sofri, Lagrasse, éditions Verdier, 1997, 1ère édition Turin, 1991.
[20][20] Habermas Jurgen, Profil philosophiques et politiques, Paris Gallimard, 1974, réédition 1981.