MANIFESTE POUR L'ORGANISATION D'UNE CREOLOGIE

COMPAREE.

 

 

 

Les sociétés dites post industrielles se distinguent de toutes celles qui les ont précédées par un ensemble de changements dont certains constituent de véritables mutations, caractérisées par des inversions de modèles : ainsi en est-il pour le "principe de hiérarchie" remplacé par le principe démocratique égalitaire, par le "principe de séniorité" remplacé par le principe de juniorité ( qui provoque ce que l'on appelle parfois le "jeunisme" ), par "les principes d'autorité", de "masculinité" et de quelques autres. Cette inversion des modèles s'exprime aussi pour les sociétés créoles qui, toutes, aussi bien celles de l'Amérique que celles de l'Océan indien, sont passées d'un statut de minorité socioculturelle (et parfois démographique) à un statut de majorité démographique sociale et politique.

 

            L'évolution sémantique confirme remarquablement cette transformation. Pendant plusieurs siècles, quand on parlait de "Créoles", on désignait les populations d'origine européenne expatriées outre mer ou tels individus de famille européenne nés aux Antilles, à Maurice ou à La Réunion ; aujourd'hui depuis deux ou trois décennies, l'expression sociétés créoles désigne les descendants d'esclaves et d'engagés qui après la chute démographique - et parfois la quasi disparition - des descendants d'anciens maîtres esclavagistes sont la population détentrice légitime d'un pays dont ils se sentent responsables et dont ils désirent assurer la gestion démocratique[1].

 

            Cette montée en puissance, un peu partout, des sociétés et cultures créoles, a suscité un réel intérêt. Ainsi ont été créés des programmes de recherche visant à contribuer à la sauvegarde des patrimoines culturels traditionnels d'autant plus menacés que les transformations techniques, économiques, et socio-politiques sont importantes ( cf Réunion : J. Poirier, S. Fuma et divers ; Guyane et Martinique : archives orales, J. Poirier et J.P. Jardel, etc). Mais devant l'ampleur des changements et la précipitation du mouvement ( un rythme parfois  presque exponentiel), il semble que le moment soit venu d'envisager le regroupement des efforts et des recherches dans un cadre nouveau, celui d'une créologie comparée qui réunirait les principales disciplines engagées dans ce travail qui revêt un indiscutable caractère d'urgence : histoire, démographie, ethnologie (anthropologie) sociologie, psychologie et psychologie sociale, psychiatrie sociale, politologie, sciences de l'éducation et de la communication.

 

            Nous ne prétendons pas dire " à sujet nouveau, science nouvelle", mais nous  voudrions privilégier l'interdisciplinarité et la transversalité en favorisant la coopération entre les divers chercheurs en Europe, aux Etats Unis, au Canada et évidemment à l'intérieur des sociétés créoles. Nous voudrions ici attirer l'attention sur quatre points.

 

            1° D'abord, la présence des sociétés et cultures créoles partout affirmées constitue bien un phénomène nouveau, et de grande importance ; qui mérite d'être étudié en soi, comme un fait déterminé (cf histoire) et déterminant (cf ethno-sociologie, politogie)

 

            2° Ensuite, le classement et l'ouverture au public des archives en France mais aussi en Grande Bretagne, en Espagne, en Hollande, permettent de lancer des recherches qui aboutiront à des chiffres précis et indiscutables concernant l'histoire de la traite, sous ses divers aspects.

 

            3° D'autre part, l'urgence qui s'attache à certaines réalisations : il s'agit de prendre les mesures nécessaires à la préservation des sites archéologiques menacées : fouilles d'urgence, espaces réservés, résolutions à prendre par rapport adressé à l'autorité responsable ( Etat, collectivités…)  

 

            4° Mais il s'agit surtout du sauvetage de la mémoire collective par la rédaction et l'archivage de récits de vie et témoignages des anciens. Il est clair que cette population de 70 ans et au-delà est à solliciter en priorité : parce que l'espérance de vie se réduit, et surtout parce que c'est auprès de ces "témoins" qu'il est possible de recueillir le maximum de données : histoire locale (celle qui n'existe nulle part dans les textes) généalogies, traditions familiales, restitutions des anciennes coutumes ou habitudes dans les divers domaines :

-1° de la culture materielle ( habitat, habitation, vêtement, alimentation, hygiène et soins, emploi du temps de la vie quotidienne, "façons culturales", collecte, chasse et pêche, thérapeutiques traditionnelles, agriculture, élevage )

-         de l'organisation sociale et des modes de pensée : les relations entre voisins, les relations à l'intérieur de la famille, fiançailles et mariages, accouchement, première enfance et éducation, règlement de litiges, religion (croyances et pratiques effectives) magie et divination, interdits, présages, superstitions, jouets et jeux, distractions des adultes, indications des changements intervenus en recueillant leur opinion, (appréciation positive ou négative) opinion sur le "développement", problème de la vie sociale et politique.

On demandera donc aux informateurs à la fois de donner tous les "détails" des habitudes et modes de vie d'autrefois, et de porter un jugement sur l'évolution de la société.

 

Les enseignants chercheurs soussignés qui se sont consacrés depuis de longues années à l'étude et à la promotion des cultures créoles estiment que le moment est venu de rassembler les chercheurs dans le cadre d'une opération internationale. Le but recherché n'est pas d'instituer une formation supplémentaire, mais de réaliser un groupe de travail autour de trois programmes précis.

 

            Rédiger en commun les bases d'une problématique et d'une méthodologie de ce qui pourrait être la "créologie comparée".

            Mettre en place une recherche consacrée à rassembler les données statistiques désormais disponibles concernant l'histoire de la traite  et mettre à l'étude un programme consacré à l'unité et à la diversité créoles.

            En première urgence, prendre contact avec les divers pays créoles avec les autorités responsables afin de recueillir et archiver les récits de vies et témoignages des anciens.  Il s'agirait d'un programme d'urgence triennal ou quadriennal qui pourrait être soutenu moralement ou financièrement par l'UNESCO et d'autres institutions. Un guide d'enquête serait proposé comme base de travail sur le terrain.

 

Les Signataires du Manifeste pour la Créologie comparée.



[1] Sauf quelques rares exceptions comme la société de l'Ile Maurice où les processus de créolisation se sont faits selon un autre modèle. Dans cette société, le terme créole désigne aujourd'hui la population issue du métissage d'européens et d'anciens esclaves.